Il fut un temps où, face aux calamités naturelles, aux inondations ou aux drames qui frappaient les populations, la presse sénégalaise savait immédiatement retrouver sa vocation première : informer, alerter, sensibiliser et donner une voix à ceux qui souffrent.
Lorsqu’une catastrophe survenait, certains journalistes prenaient leurs micros pour appeler à la solidarité. D’autres ouvraient leurs chroniques, leurs éditoriaux ou leurs tribunes pour interpeller les pouvoirs publics et attirer l’attention de l’opinion sur l’urgence vécue par les populations.
Aujourd’hui, alors que les fortes précipitations plongent de nombreuses familles dans l’inquiétude, à Dakar comme dans plusieurs autres localités du pays, une question mérite d’être posée : où est passée cette presse qui savait faire de l’urgence sociale une priorité éditoriale ?
Quand l’essentiel risque d’être relégué au second plan
Les inondations ne sont pas un simple sujet d’actualité. Derrière chaque maison envahie par les eaux, chaque rue impraticable, chaque école menacée, il y a des familles, des enfants, des travailleurs et des citoyens qui vivent une situation difficile.
Pourtant, une partie de l’espace médiatique semble parfois davantage occupée par les joutes politiques, les déclarations, les polémiques et certains détails de l’actualité que par les préoccupations immédiates des populations.
Il ne s’agit évidemment pas de demander à la presse d’abandonner la politique ou les autres sujets. Il s’agit de rappeler une hiérarchie de l’urgence.
Lorsqu’une population est confrontée à une catastrophe, le rôle du journaliste ne consiste pas seulement à rapporter ce qui se passe. Il doit aussi contribuer à faire comprendre la gravité de la situation, à donner l’alerte et à mettre en lumière les difficultés rencontrées sur le terrain.
Une profession qui doit préserver sa crédibilité
Le journalisme est une profession noble. Il repose sur la confiance.
Cette confiance peut cependant s’éroder lorsque les citoyens ont le sentiment que certaines réalités essentielles sont insuffisamment traitées ou que l’information privilégie parfois le spectaculaire, la polémique ou le détail au détriment des préoccupations quotidiennes.
Ce recul, s’il devait s’installer durablement, pourrait avoir des conséquences sur la notoriété et surtout sur la crédibilité de certains médias.
Les citoyens ne sont plus de simples consommateurs passifs de l’information. Ils observent, comparent et savent désormais confronter les différents traitements médiatiques d’un même événement. L’arrivée massive des réseaux sociaux et la multiplication des sources d’information ont profondément changé le rapport entre les médias et leur public.
Les grandes signatures d’hier ne peuvent donc plus compter uniquement sur leur réputation. La crédibilité se conquiert désormais chaque jour, sur le terrain et dans le traitement de l’information.
Heureusement, la presse n’a pas renoncé à sa mission
Il serait toutefois injuste de mettre tous les médias dans le même panier.
Depuis le début des difficultés liées aux inondations, plusieurs organes de presse, journalistes, reporters et chroniqueurs continuent de documenter les réalités du terrain, d’alerter sur les zones touchées, de sensibiliser les populations et de donner la parole aux victimes.
Cette démarche rappelle que le journalisme peut encore jouer pleinement son rôle de vigie sociale.
C’est précisément parce que certains professionnels continuent de faire ce travail avec sérieux qu’il est possible d’interroger les insuffisances observées ailleurs.
Le journaliste doit rester une sentinelle
Le journalisme n’a pas vocation à flatter, à divertir uniquement ou à courir derrière chaque polémique.
Dans les moments difficiles, il doit redevenir ce qu’il a toujours prétendu être : une sentinelle de la société.
Lorsque les populations sont dans l’inquiétude, le journaliste doit être là. Lorsque des quartiers sont sous les eaux, il doit regarder, écouter et raconter. Lorsque des familles attendent des solutions, il doit porter leur parole. Lorsque les risques sont identifiés, il doit contribuer à l’alerte.
C’est cela, aussi, le sens du journalisme.
La critique n’est donc pas dirigée contre le journalisme sénégalais dans son ensemble. Elle constitue plutôt un appel à la responsabilité professionnelle.
Car une profession aussi essentielle ne doit jamais perdre de vue sa raison d’être : chercher la vérité, informer avec rigueur et servir l’intérêt général.
Aujourd’hui, les inondations nous offrent peut-être l’occasion de nous interroger collectivement sur la place que nous accordons aux urgences des populations dans notre traitement de l’actualité.
Et si, finalement, le véritable danger n’était pas seulement l’eau qui monte, mais aussi l’attention médiatique qui, elle, semble parfois baisser lorsque les populations ont le plus besoin d’être entendues ?
Mamadou Camara-Journaliste
Camou Communication
Diplômé en Master Journalisme-Communication
Ancien étudiant de l’ISSIC et de l’ISEG

Moussa Thiam
Bonjour M. Camou,
Votre article montre une fois encore toute l’importance du rôle de la presse, non seulement en situation de crise, mais également dans l’anticipation et la prévention des risques.
La presse joue pleinement son rôle d’avant-garde face à ces fléaux. Depuis plusieurs années, les journalistes sont sensibilisés et formés pour mieux maîtriser les enjeux liés au changement climatique, à l’eau, à l’assainissement et aux risques environnementaux.
Nous sommes aujourd’hui confrontés à une planète menacée par un dérèglement climatique dont même les pays les plus développés peinent à maîtriser les conséquences. Nous ne pouvons donc pas, à chaque catastrophe, nous contenter de « pleurer sur le lait renversé ». Les alertes ont toujours été lancées auprès des autorités sur la nécessité d’une meilleure planification urbaine, notamment en matière de drainage des eaux pluviales et de dimensionnement des infrastructures.
Nous sommes aujourd’hui rattrapés par une urbanisation mal maîtrisée, avec une urbanisation de rattrapage qui impose de repenser nos politiques publiques. L’investissement dans l’assainissement doit devenir une véritable priorité.
Notre rôle, en tant que journalistes, est justement de contribuer à pousser les pouvoirs publics à renforcer la planification et à investir davantage dans les ouvrages d’assainissement et de drainage. Une partie des réseaux qui assurent l’évacuation des eaux pluviales et même des eaux usées sont aujourd’hui vieillissants, certains datant de l’époque coloniale. La saturation des ouvrages est devenue une réalité.
La responsabilité est toutefois partagée. Elle incombe à l’État, notamment en matière d’entretien et de curage des réseaux, mais également aux populations dont certains comportements contribuent à obstruer les canaux par le dépôt des ordures et des déchets.
Il faut aussi reconnaître les efforts réalisés par les différents gouvernements qui se sont succédé dans la lutte contre les inondations. Des investissements ont permis d’améliorer le cadre de vie dans plusieurs quartiers et de réduire considérablement certains risques. Et dans cette dynamique, le travail des journalistes a également contribué à maintenir la pression et à mettre ces problématiques au cœur du débat public.
Aujourd’hui, nous sommes face à un phénomène qui dépasse largement nos frontières. Avec le dérèglement climatique, les précipitations deviennent plus intenses et plus difficiles à maîtriser. Lorsqu’on parle de plus de 140 mm de pluie enregistrés à Dakar, il faut reconnaître qu’une telle quantité d’eau poserait de sérieuses difficultés, y compris dans des pays disposant d’infrastructures beaucoup plus développées.
Nous devons également tenir compte du temps de latence des réseaux. L’eau ne peut pas toujours être évacuée immédiatement et s’évacue progressivement. Il faut donc espérer un retour à la normale dans les prochains jours, sous réserve de nouvelles précipitations importantes.
Certes, des dégâts sont inévitables dans de telles circonstances. C’est justement à ce niveau que nous attendons aussi des journalistes qu’ils continuent à jouer leur rôle de veille et d’alerte, notamment pour pousser les autorités à mobiliser les fonds de calamités qui ont été votés et à faire en sorte que les aides parviennent effectivement aux ayants droit.
Les journalistes font globalement bien leur travail à Dakar. Le véritable problème se situe davantage dans la priorisation des interventions publiques et dans la capacité à anticiper suffisamment les risques.
Nous devons tirer les leçons de cette situation, renforcer la planification, moderniser les infrastructures et faire de l’assainissement une priorité durable des politiques publiques.
Nous espérons un retour rapide à la normale.
Moussa Thiam
President du Reseau Africain des Médias pour le WASH , President du Cadre de Réflexion et d’Action des Journalistes sur l’Hygiene, l’Eau et l’Assainissement
Tamsir THIAM
Toutes mes félicitations, Monsieur le Journaliste Mamadou CAMARA, pour cet éditorial pertinent et courageux.
Une belle interpellation sur la responsabilité de la presse et la nécessité de placer les préoccupations des populations au cœur de l’information. Bravo pour cette contribution citoyenne.
Tamsir THIAM, Coordonnateur National du mouvement Union pour un Sénégal Fort (U.S.F)
Toutes mes félicitations, Monsieur le Journaliste Mamadou CAMARA, pour cet éditorial pertinent et courageux.
Une belle interpellation sur la responsabilité de la presse et la nécessité de placer les préoccupations des populations au cœur de l’information. Bravo pour cette contribution citoyenne.