Sénégal : Faut-il assainir le champ politique face à l’inflation partisane et électorale ?
Analyse politique et réflexion
Le paysage politique sénégalais traverse une phase de saturation inédite. Avec plus de 300 partis politiques officiellement reconnus et une pléthore de candidatures à chaque compétition électorale, la démocratie sénégalaise, pourtant citée en exemple en Afrique de l’Ouest, se heurte aujourd’hui à ses propres excès. Cette hyper-fragmentation pose de sérieuses questions de rationalité démocratique, de coûts financiers et de crédibilité du jeu politique.
Une démocratie coûteuse et peu efficiente
Chaque élection mobilise des ressources publiques considérables : impression de bulletins, logistique, sécurité, financement public des campagnes, temps administratif. Or, une frange non négligeable de candidats se présente sans réelle base électorale, parfois avec la certitude quasi assumée de l’échec.
Cette situation alimente un gaspillage d’argent public dans un pays confronté à des urgences sociales majeures : emploi des jeunes, santé, éducation, souveraineté alimentaire.
Relever la caution électorale : un filtre démocratique ?
L’idée d’élever le montant de la caution mérite un débat serein. Loin d’être une entrave à la démocratie, elle pourrait devenir un mécanisme de régulation.
Dans plusieurs démocraties établies, la caution joue un rôle dissuasif contre les candidatures fantaisistes.
Principe proposé :
Maintien d’une caution accessible mais significative
Perte automatique de la caution pour tout candidat n’atteignant pas un seuil minimum de suffrages, fixé par la loi (par exemple 3 % ou 5 %)
Un tel dispositif inciterait les acteurs politiques à mieux s’ancrer dans le réel, à travailler le terrain et à construire des projets crédibles.
Coalitions : entre stratégie et refuge politique
Les alliances et coalitions, bien que légitimes dans une démocratie pluraliste, sont parfois détournées de leur vocation.
De nombreux partis insignifiants, sans masse électorale identifiable, se greffent aux grandes formations non par conviction idéologique, mais pour exister politiquement, accéder à des postes ou se mettre à l’abri électoralement.
Cette pratique affaiblit la lisibilité politique, dilue les responsabilités et entretient une démocratie de rente partisane.
Piste de réforme :
Limiter le nombre de partis dans une coalition
Imposer des critères électoraux minimaux pour être éligible à une alliance nationale
Encadrer juridiquement les coalitions préélectorales
Modernisation du vote à l’heure du numérique
À l’heure du numérique et de la digitalisation, le Sénégal devrait penser à la modernisation du vote pour le rendre plus sûr, transparent et efficace.
Les quêtes d’argent ou de ressources dans les lieux de vote, bien que faisant partie du charme traditionnel du scrutin, devraient céder la place à des méthodes plus modernes et organisées, limitant les risques de pression ou de fraude.
Exemple de pistes :
Mise en place du vote électronique sécurisé
Développement d’applications et plateformes numériques pour la vérification des listes électorales et le suivi du scrutin
Une telle modernisation renforcerait la confiance citoyenne et l’efficacité du processus électoral, tout en respectant le caractère démocratique du vote.
Vers une loi d’assainissement du champ politique
La responsabilité de cette réforme incombe à l’État et aux députés, dépositaires de la souveraineté populaire.
Un projet ou une proposition de loi pourrait viser :
La rationalisation du nombre de partis politiques
Le durcissement des conditions de reconnaissance légale
L’instauration de seuils électoraux clairs
La moralisation du financement politique
La modernisation et digitalisation du processus électoral
Réformer pour renforcer la démocratie
Assainir le champ politique sénégalais n’est ni un luxe ni une dérive autoritaire. C’est une nécessité démocratique face à l’émiettement partisan, à l’opportunisme politique et au coût croissant des élections.
Une démocratie forte n’est pas celle qui compte le plus de partis, mais celle qui garantit des choix clairs, des acteurs crédibles et une gouvernance efficace.
Moderniser le vote et réguler le système politique sont des étapes complémentaires pour renforcer la confiance des citoyens et l’efficacité de la démocratie sénégalaise.
Mamadou Camara, journaliste
Kaolack
