
Dossier PRODAC
Mensonge d’État, mode d’emploi : anatomie d’une farce tragique
Comment un État peut-il mentir sans trembler, mentir sans rougir, mentir avec la solennité d’un communiqué officiel et la froideur d’un tampon administratif ? Comment une République, bâtie sur le serment de la vérité publique, se mue-t-elle en fabrique industrielle du faux, en théâtre d’ombres où la justice joue les figurantes pendant que le mensonge parade en costume trois pièces ? La réponse tient désormais en une seule obsession : empêcher Ousmane Sonko d’être candidat. Tout cela pour ça. Rien d’autre.
Car ce qui se révèle aujourd’hui n’a rien d’une bavure judiciaire ni d’une erreur d’appréciation. C’est un mensonge d’État prémédité, poli, validé, répété jusqu’à devenir une vérité administrative. Un mensonge martelé avec une telle assurance qu’il a fini par être gravé dans le marbre des décisions de justice : le rapport du PRODAC n’existerait pas. Mensonge brut. Mensonge conscient. Mensonge institutionnalisé.
Au milieu de cette farce tragique, Mame Mbaye Niang trônait hier comme un coq sur son tas de certitudes. Grande bouche, ton péremptoire, présence tapageuse sur les plateaux. Il criait urbi et orbi, jurait sur tous les micros que ce rapport était une invention, une hallucination sonkiste, un mythe politique fabriqué pour exciter les foules. Aujourd’hui, le vacarme s’est éteint. La grande bouche s’est faite petite. L’homme a disparu des radars. Le donneur de leçons s’est volatilisé. Le procureur médiatique est devenu fugitif. Quand la vérité approche, certains préfèrent l’avion au prétoire.
Jamais la justice sénégalaise n’avait fait preuve d’une telle vitesse. Une célérité presque indécente, suspecte, obscène. En première instance, en appel, la machine s’est emballée comme si le temps judiciaire obéissait soudain à une urgence politique. En trente ans de barre, certains avocats n’avaient jamais vu ça. L’appel jugé avant même d’être enrôlé. Une peine calibrée au millimètre : six mois avec sursis, juste ce qu’il faut pour rayer un nom de la liste des candidats. Ni plus ni moins. La justice n’a pas jugé, elle a ciblé.
Pendant ce temps, la vérité dormait tranquillement dans un tiroir. Signée, datée, classée, archivée. Le rapport du PRODAC existait. Il existait depuis 2018. Ce n’était pas un document fantôme. Ce n’était pas une rumeur. Ce n’était pas une hypothèse. C’était un fait. Et pourtant, on a soutenu devant les juges qu’il n’existait pas. Pas par ignorance, mais par stratégie. Ce n’est pas un oubli, c’est une négation volontaire du réel. Une condamnation bâtie sur un mensonge positif, assumé, revendiqué.
À ce stade, parler de simple dysfonctionnement relève de l’insulte à l’intelligence collective. Me Clédor Ly a lâché les euphémismes pour appeler les choses par leur nom : conspiration politico-judiciaire. Et le mot cesse d’être excessif quand les faits s’alignent avec une cohérence glaçante. Comparutions forcées, dispositifs sécuritaires dignes d’un état de siège contre un homme seul, droits de la défense piétinés, Cour suprême refusant d’examiner l’inconstitutionnalité, Conseil constitutionnel exécutant une décision non définitive comme on exécute une commande pressée.
Ousmane Sonko n’était pas un simple justiciable. Il était un problème. Un corps étranger dans un système ancien. Une vision souverainiste dans un paysage de dépendances confortables. Une menace pour des intérêts enracinés, locaux et internationaux. Alors on l’a frappé là où ça fait mal : la liberté, la dignité, l’éligibilité. On l’a violenté, martyrisé, embastillé juridiquement, non pour ce qu’il avait fait, mais pour ce qu’il incarnait.
Aujourd’hui, le décor se fissure. Les avocats sortent les pièces. Les documents parlent. Une commission de hauts magistrats reconnaît l’existence d’un doute sérieux. Le mensonge d’État n’est plus un slogan militant ni une rumeur de rue : il devient un objet judiciaire officiel. Une vérité trop lourde pour être étouffée.
Dans cette affaire, Mame Mbaye Niang apparaît désormais pour ce qu’il est : non pas le cerveau, mais le fusible. La tête de Turc d’un système qui l’a utilisé puis abandonné. Il a menti avec assurance, puis s’est éclipsé quand le mensonge a commencé à suinter de partout. L’amnistie pourra effacer des peines, mais elle n’effacera ni les faits ni la honte. Seule la révision peut laver, annuler, réparer, réhabiliter. Elle oblige l’État à regarder son propre visage sans maquillage.
Ce dossier dépasse désormais Ousmane Sonko. Il concerne un pays entier, qui a frôlé la confiscation démocratique au nom d’un calcul politique cynique. Un État qui a choisi le mensonge plutôt que l’épreuve de la vérité. Mais comme l’a rappelé l’avocat, avec une solennité qui sonne comme un verdict moral : l’immortalité réside dans la vérité, l’éphémère est le dessein du mensonge. Le mensonge a couru vite, très vite. Mais la vérité, elle, finit toujours par rattraper les fugitifs.
Malick BA
