Il y a des nouvelles qui ne font pas de bruit.
Elles ne claquent pas. Elles s’infiltrent.
Elles tombent comme une gifle étouffée dans un pays déjà anesthésié par le silence.
La libération de Tahirou Sarr.
Dans le cas de Farba Ngom, un juge ordonne la liberté, aussitôt contestée par la Cour suprême et le parquet financier qui font appel.
Pas de fanfare. Pas de pédagogie. Pas même une tentative d’explication.
Juste une note sèche, administrative, presque gênée comme si l’information elle-même avait honte d’exister.
Et alors surgit une question simple, brutale, presque naïve : Que se passe-t-il dans notre pays ? On nous avait promis la reddition des comptes.
Une promesse lourde. Solennelle. Presque sacrée. Une promesse faite à un peuple épuisé d’assister, impuissant, au pillage organisé de ses ressources et au saccage de son avenir.
Aujourd’hui, ceux que l’opinion croyait à tort ou à raison rattrapés par la justice, retrouvent l’air libre.
Alors une autre question s’impose, plus dérangeante encore : La justice avait-elle des preuves ? Ou n’avait-elle que des limites ?
Des limites sociales. Relationnelles.
Géographiques.
Des limites qui commencent exactement là où les réseaux deviennent solides et les bras, interminables.
Pendant ce temps, allez à Rebeuss.
Regardez ces cellules pleines de jeunes sans nom, sans carnet d’adresses, sans défense.
Condamnés pour un téléphone.
Une moto. Un joint. Un mauvais quartier.
Un mauvais moment.
Des peines lourdes pour des existences fragiles. La sévérité pour les invisibles.
La clémence pour les intouchables.
La loi serait-elle devenue un ascenseur social inversé ?
Plus on est haut, moins elle atteint. Plus on est bas, plus elle écrase.
Mais il y a pire que cette justice à deux vitesses.
Il y a l’amnésie organisée. Plus de 80 morts.
Des jeunes. Des corps. Des familles brisées.
Et après ? Rien.
Pas d’enquête crédible. Pas de responsabilités clairement établies. Pas de procès exemplaire.
Pas même un geste symbolique fort.
Un black-out total. Comme si la mort de citoyens pouvait être classée sans suite, dissoute dans le temps, absorbée par l’oubli.
Un pays peut-il avancer en enjambant ses morts ? Une République peut-elle tenir debout en refusant de regarder ses propres plaies ?
Le Président avait pourtant parlé.
Le 31 décembre, dans un discours solennel.
Il avait invoqué la hauteur d’esprit, l’humilité, la lucidité.
Il avait juré que rien ne primerait sur l’intérêt général. Que rien ne serait au-dessus de la paix, de l’unité et de l’intégrité du Sénégal.
Les mots étaient beaux. Aujourd’hui, ils sonnent creux. Presque ironiques.
Car l’intérêt général ne peut pas être sélectif.
La paix ne se bâtit pas sur l’oubli.
L’unité ne se décrète pas quand l’injustice crève les yeux.
Et l’intégrité d’un pays ne survit pas longtemps à l’idée que certains sont intouchables pendant que d’autres sont jetables.
Alors la question demeure, lourde, insistante, obsédante : Faut-il encore compter sur notre pays ? Ou devons-nous apprendre à compter uniquement sur notre mémoire, notre colère et notre vigilance ?
Car un peuple qui cesse de poser des questions devient un décor. Et un pays qui banalise l’injustice prépare, lentement mais sûrement, ses prochaines fractures.
Le silence n’est jamais neutre. Il est déjà un verdict.
Malick BA
