Au Sénégal, le débat public autour des affaires judiciaires prend une tournure inquiétante. De plus en plus, des chroniqueurs s’autorisent à commenter des dossiers sensibles avec une assurance déconcertante, allant parfois jusqu’à prédire la libération ou la condamnation de citoyens en conflit avec la justice. Une posture qui interroge, et surtout, qui dérange.
Il est essentiel de rappeler une évidence : la justice ne se rend ni sur les plateaux de télévision ni dans les studios de radio. Elle ne se construit pas à coups d’opinions personnelles, encore moins dans le registre du « wax sa xalaat ». Lorsqu’un dossier est encore entre les mains des enquêteurs, que l’information judiciaire n’est pas bouclée, toute tentative de verdict médiatique relève au mieux de la spéculation, au pire d’une volonté manifeste d’influencer l’opinion – voire les magistrats.
Plus grave encore, même au stade des enquêtes préliminaires menées par la police ou la gendarmerie, certains intervenants parlent abondamment, avancent des hypothèses hasardeuses et affirment des “vérités” non établies. Ce flot de commentaires brouille parfois les pistes, expose des éléments sensibles et peut compromettre le travail minutieux des enquêteurs. À ce niveau, la responsabilité médiatique devrait être encore plus grande, car chaque mot peut avoir des conséquences.
Un journaliste professionnel peut disposer de sources fiables et mener des investigations poussées. Cela fait partie du rôle fondamental de la presse dans une démocratie. Mais cette mission exige rigueur, éthique et protection des sources. Or, à écouter certains chroniqueurs, on constate non seulement une absence de vérification sérieuse, mais aussi un manque évident de prudence dans la gestion des informations sensibles. Parfois, les sources ne sont même pas protégées, au mépris des règles élémentaires du métier.
Il ne s’agit pas de remettre en cause la liberté de la presse, pilier de toute démocratie. Parmi les acteurs des médias, beaucoup font preuve de professionnalisme et de pertinence. Mais d’autres se distinguent par des excès, des approximations juridiques et des affirmations non vérifiées. Les convocations récentes de certains chroniqueurs pour diffamation ou diffusion de fausses nouvelles en sont l’illustration. Être face à un micro ou à une caméra ne suffit pas à faire autorité.
La cacophonie actuelle nuit à la crédibilité du débat public. Elle entretient la confusion entre analyse et jugement, information et manipulation. Elle fragilise aussi la présomption d’innocence, principe fondamental de tout État de droit.
Il appartient aux autorités compétentes d’agir. Le ministre de la Justice, Garde des Sceaux, le ministre de la Communication, ainsi que le Conseil national de régulation de l’audiovisuel (CNRA), ont un rôle à jouer pour encadrer les dérives, sans pour autant porter atteinte à la liberté d’expression. De même, l’Union des magistrats du Sénégal pourrait, à un moment donné, rappeler publiquement les principes qui fondent l’action judiciaire et exiger le respect dû à l’institution.
Le temps de la justice n’est pas celui de la clameur publique. Il est celui de la procédure, de l’examen minutieux des faits et du droit. Vouloir précipiter ce temps au rythme des plateaux télévisés, c’est prendre le risque d’affaiblir l’État de droit.
Trop, c’est trop.
La justice n’est pas un spectacle. Elle mérite respect, rigueur et responsabilité.
Mamadou Camara
Journaliste, Kaolack
