Kaolack – L’heure des responsabilités a sonné pour la presse sénégalaise. L’installation officielle des 12 membres du Tribunal des pairs du Conseil pour l’observation des règles d’éthique et de déontologie dans les médias (CORED), ce mercredi 14 octobre 2026, à la Maison de la Presse Babacar Touré, intervient dans un contexte où les défis liés à la crédibilité, au professionnalisme et au respect des règles déontologiques se posent avec une acuité particulière.
Au-delà du caractère institutionnel de cette cérémonie, c’est une véritable mission de redressement qui attend les nouveaux membres du Tribunal des pairs. Dans un paysage médiatique de plus en plus marqué par la politisation des débats, les dérives professionnelles et la confusion des rôles, la nécessité de remettre l’éthique et la déontologie au cœur du métier de journaliste devient incontournable.
Aujourd’hui, le constat est préoccupant : tout le monde semble pouvoir s’autoproclamer journaliste. Influenceurs, créateurs de contenus, utilisateurs de TikTok et autres acteurs des réseaux sociaux prennent régulièrement la parole sur l’actualité, parfois sans vérification des faits, sans maîtrise des règles fondamentales du métier et sans mesurer les conséquences de leurs publications. Si la liberté d’expression est un principe essentiel de toute démocratie, elle ne saurait justifier la confusion entre le journalisme professionnel et la communication numérique sans règles ni responsabilités clairement établies.
Cette situation fragilise progressivement la crédibilité des médias, brouille les repères du public et porte préjudice aux journalistes qui exercent leur métier dans le respect des principes d’exactitude, d’impartialité, de vérification et de responsabilité.
Le CORED attendu sur le terrain de la fermeté
Les 12 membres du Tribunal des pairs ont désormais une lourde responsabilité : contribuer à l’assainissement de la corporation et faire respecter les règles qui fondent la dignité de la profession. Leur mission ne doit pas se limiter aux déclarations de principe ou aux rappels à l’ordre sans conséquences. Elle exige du courage, de la rigueur, de l’indépendance et une réelle volonté de faire face aux manquements, quels que soient le statut, l’influence ou les relations des personnes mises en cause.
Lorsque les fautes sont établies et que les procédures le permettent, des sanctions proportionnées, fermes et dissuasives doivent être prises contre les professionnels qui violent les règles d’éthique et de déontologie. La crédibilité du CORED dépendra aussi de sa capacité à appliquer les mêmes exigences à tous, sans favoritisme ni règlement de comptes.
Il ne s’agit nullement de museler la presse ou de porter atteinte à la liberté d’informer. Bien au contraire, il s’agit de protéger cette liberté contre les dérives qui la discréditent, de défendre les journalistes responsables et de rappeler que le droit d’informer implique également le devoir de respecter la vérité, la dignité humaine et l’intérêt général.
Des médias politiques, mais à quel prix ?
Dans un environnement où les positions politiques prennent parfois le dessus sur les exigences professionnelles, la frontière entre information, opinion, propagande et communication partisane devient de plus en plus difficile à distinguer pour une partie du public.
La presse ne doit être ni l’instrument d’un parti politique ni le relais systématique des intérêts d’un camp. Sa vocation première est d’informer les citoyens avec honnêteté, de questionner les pouvoirs, de donner la parole aux différentes sensibilités et de contribuer au fonctionnement démocratique du pays.
Le Tribunal des pairs doit donc faire preuve d’une vigilance particulière face aux pratiques qui transforment certains espaces médiatiques en arènes politiques, au détriment de la vérification des faits et de l’équilibre de l’information.
La profession a besoin d’un nouveau souffle, mais surtout d’un sursaut collectif. Les journalistes eux-mêmes doivent accepter l’exigence de l’autorégulation, reconnaître leurs responsabilités et comprendre que la défense de la liberté de la presse passe aussi par la lutte contre les pratiques qui la fragilisent de l’intérieur.
Un contrôle plus rigoureux de la carte de presse
Parmi les mesures qui méritent une attention particulière figure le renforcement du contrôle de la carte nationale de presse. L’accès aux cérémonies officielles, aux manifestations institutionnelles et aux événements réservés aux professionnels des médias doit s’accompagner de vérifications sérieuses, dans le respect des textes en vigueur.
Une collaboration entre le CORED, les organisations professionnelles, les services du ministère de tutelle et les autorités administratives compétentes pourrait contribuer à mieux distinguer les journalistes professionnels des personnes qui interviennent dans l’espace public sans relever nécessairement de cette corporation.
Cette démarche doit toutefois être encadrée par des critères transparents, des procédures équitables et des garanties contre toute exclusion arbitraire. Le contrôle des cartes de presse ne saurait devenir un instrument de sélection politique ou de restriction injustifiée de l’accès à l’information.
L’objectif est clair : assainir le secteur, valoriser les professionnels qualifiés et préserver les conditions d’un exercice responsable du journalisme.
Oser réformer pour sauver la profession
Les encouragements adressés aux nouveaux membres du Tribunal des pairs du CORED doivent s’accompagner d’une attente forte : celle de voir émerger une institution audacieuse, impartiale et résolument engagée dans la défense des principes professionnels.
Le chantier est immense. Il nécessite un dialogue permanent avec les organisations de presse, une coopération institutionnelle avec les autorités compétentes et une volonté commune de mettre fin à l’impunité déontologique, tout en préservant l’indépendance des médias.
La presse sénégalaise a besoin de sang neuf, de nouvelles pratiques et d’une véritable culture de responsabilité. Elle a surtout besoin de femmes et d’hommes capables de défendre la profession sans complaisance, y compris lorsque les manquements proviennent de personnalités influentes.
Car, au-delà des journalistes, c’est toute la démocratie sénégalaise qui est concernée. Une presse crédible est un pilier essentiel du débat public, du contrôle citoyen et de la transparence dans la gestion des affaires publiques.
Le temps des constats doit désormais céder la place à celui des actes. Aux 12 membres du Tribunal des pairs du CORED de faire preuve de détermination, de courage et de discernement pour restaurer la confiance, défendre les journalistes professionnels et redonner à la presse sénégalaise la place qu’elle mérite.
L’enjeu est majeur : il ne s’agit pas seulement de sanctionner les dérives, mais de préserver l’avenir d’une profession indispensable à la démocratie. Pour réussir cette mission, il faudra oser, agir et tenir bon, sans peur ni favoritisme.
Mamadou Camara – Journaliste
Camou Communication
Kaolack
