Analyse du journaliste Samba Niébe Ba sur la situation du Sénégal pm

Ndoumbélane : l’herbe est-elle encore verte quelque part ?

On avait pourtant prévenu les anciens : quand la mer monte, elle ne demande pas la carte d’identité. Elle avale tout.

Aujourd’hui, à Ndoumbélane, les flots sont là. Pas ceux qu’on voit sur les cartes postales, non. Des flots plus sournois : l’inflation qui ronge le pouvoir d’achat, les champs qui grillent sous un soleil de plus en plus cruel, les factures d’électricité qui font rire jaune, les diplômes qui jaunissent dans les tiroirs. Et partout, cette phrase qui tourne en boucle sur WhatsApp et TikTok : « Dem walla tok. » Partir ou rester.

L’herbe, paraît-il, est plus verte ailleurs.

On nous l’a vendu, avec filtres et musique dramatique : l’Europe qui recrute, le Canada qui sourit, le Qatar qui paie en dollars. Résultat ? Les pirogues se remplissent de nouveau, les visas Schengen deviennent des reliques, et les familles mettent en commun l’argent du terrain hérité pour payer un « coxeur » qui promet la lune. Pendant ce temps, les cimetières marins s’agrandissent et les consulats ferment leurs guichets avec le même sourire poli.

Car voilà la vérité qu’on n’ose plus dire à voix haute : ailleurs, l’herbe est souvent jaunie par le mépris.

En 2025, l’Europe ferme ses portes à double tour et renvoie les « indésirables » par charters entiers. Dans le Golfe, on signe des contrats d’esclavage moderne, on confisque les passeports, on enferme ceux qui osent réclamer leur salaire. Même en Amérique, les rêves virent parfois au cauchemar administratif et raciste. Mais essayez donc d’expliquer ça à un jeune qui n’a plus les moyens d’acheter 5 kg de riz à la fin du mois. Il vous répondra : « Au moins là-bas, j’aurai essayé. Ici, je suis déjà mort. »

Et pourtant, Ndoumbélane n’a jamais été aussi riche… de tout ce qu’elle perd.

Chaque année, des milliers de médecins, d’ingénieurs, d’infirmières, d’artisans prennent l’avion ou la pirogue. On exporte nos cerveaux comme on exportait autrefois l’arachide : en vrac, sans valeur ajoutée. Les hôpitaux se vident, les salles de classe manquent de profs, les start-up meurent avant d’avoir 3 ans faute de talents qui restent. On applaudit les transferts d’argent des « modou-modou » ou des « Bordeaux-Bordeaux », mais on oublie de compter ce que coûte vraiment cet exode : des villages qui deviennent des Ehpad à ciel ouvert, des mères qui pleurent en cachette, des enfants qui grandissent sans père.

Il existe pourtant une autre Ndoumbélane.

Celle qu’on ne montre pas dans les vidéos virales de désespoir.

Celle où des gamins de Pikine ou de Thiès montent des fermes verticales avec trois planches et un tuyau d’arrosage. Celle où des femmes transfornent le mil en biscuits qui s’exportent jusqu’à Paris (légalement, cette fois). Celle où des collectifs citoyens obligent les maires à rendre des comptes, où des artistes remplissent des salles sans attendre la validation européenne.

Cette Ndoumbélane-là respire encore. Mais elle étouffe sous le poids du cynisme ambiant et du silence des élites qui, elles, ont déjà un plan B : un passeport étranger et une villa à Saly ou à Lisbonne.

Alors posons la seule question qui vaille :

qui va reconstruire la digue avant que tout le royaume ne soit submergé ?

Ce ne seront pas les discours larmoyants ni les sommets internationaux où l’on parle de « jeunesse » comme d’un problème à gérer.

Ce seront des décisions brutales et justes :

casser les monopoles qui étouffent l’économie,

taxer les fortunes qui dorment dans les paradis fiscaux pendant que le peuple crève de chaud et de faim,

investir enfin dans l’école et la formation professionnelle plutôt que dans des 4×4 blindés,

créer des emplois décents ici plutôt que de supplier l’étranger d’accueillir nos enfants.

Tant qu’on refusera ces choix-là, l’herbe continuera de sembler plus verte ailleurs.

Et un matin, on se réveillera dans un Ndoumbélane désert, propre, silencieux, avec des rues impeccables… et plus personne pour les fouler.

L’herbe n’a pas besoin d’être plus verte ailleurs.

Elle a juste besoin qu’on arrête de la piétiner ici.

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