Ndoumbelane face au miroir de la disette , un royaume en crise politique permanente

À Ndoumbélane, la disette n’est plus une variation saisonnière. Elle est devenue un régime, une forme de gouvernance à part entière. Le manque ne concerne plus seulement l’eau qui s’évapore ou les herbes qui jaunissent trop vite. Il touche le cœur même du contrat social entre espèces. Il bouscule les règles tacites qui permettaient, malgré les rivalités naturelles, une certaine harmonie. Aujourd’hui, la disette est politique. Elle révèle, dans toute leur nudité, les limites du leadership, les défauts de la représentation, les fractures territoriales et l’essoufflement des institutions du royaume.

 

Un pouvoir central à bout de souffle

 

Les lions, gardiens autoproclamés de la stabilité, peinent à maintenir leur image de protecteurs. Leur autorité, autrefois incontestée, apparaît désormais comme un vestige d’un ordre ancien. Les décisions tardent, les arbitrages manquent de clarté, et les grandes annonces ne sont plus suivies d’effets.

 

La sécheresse n’est plus seulement climatique : elle est politique. Une sécheresse de vision, de stratégie, d’anticipation.

 

Dans les clairières, les murmures fusent :

– Les lions gouvernent sans écouter.,

– Ils ne connaissent plus les besoins réels des pâturages.,

– Ils vivent au sommet, loin des réalités du sol.

 

Autant de critiques qui s’accumulent et fragilisent un pouvoir central trop sûr de lui.

 

Des territoires abandonnés, des zones d’ombre qui s’étendent

 

Alors que certains espaces du royaume bénéficient d’une attention soutenue – les zones de chasse traditionnelles, les abords des points d’eau réservés aux espèces “stratégiques” –, d’autres sombrent dans l’oubli. Les plaines périphériques, habitées par les antilopes, les phacochères ou les autruches, sont devenues les marges du royaume.

 

Dans ces zones, la disette est double : manque de ressources et manque de protection. Les prédateurs y circulent librement, faute de régulation. Les jeunes lions y testent leur témérité, les hyènes y installent des bases nocturnes, profitant d’un vide politique assumé.

 

Cet abandon nourrit la colère :

– Pourquoi certains territoires sont-ils plus protégés que d’autres ?

– Pourquoi les mêmes espèces supportent-elles toujours les conséquences des crises ?

 

La disette devient donc un instrument de sélection territoriale, un outil de gestion implicite où l’on décide où le royaume doit investir… et où il peut se permettre de laisser mourir.

 

La fragmentation du royaume : chacun pour soi, chacun son discours

 

Dans le Bosquet des Vérités, autrefois lieu sacré de la délibération collective, l’unité n’est plus qu’un souvenir. Les assemblées tournent à la confrontation idéologique.

 

Les lions défendent une vision centralisée : “Il faut maintenir la hiérarchie pour éviter le chaos.”

Les antilopes réclament plus d’autonomie et de sécurité.

Les hyènes accusent le pouvoir de faiblesse et se posent en alternatives bruyantes, mais peu crédibles.

Les oiseaux migrateurs, plus lucides, appellent à une réforme profonde des institutions du royaume, rappelant d’autres contrées ayant survécu en adaptant leurs méthodes de gouvernance.

 

Le royaume tangue entre ces voix discordantes.

La palabre, naguère longue mais productive, est devenue un théâtre d’affrontement, un lieu où chacun campe sur sa position et où la vérité sert désormais d’arme politique.

 

La disette comme prétexte : austérité naturelle ou choix délibéré ?

 

Une question traverse désormais toutes les discussions :

La disette est-elle vraiment une fatalité ?

 

Certains sages affirment que le manque a été amplifié par une mauvaise gestion des terres, une absence de planification, et parfois même par des choix délibérés visant à affaiblir certaines espèces ou territoires pour renforcer d’autres alliances.

 

Les hyènes avancent que la disette profite aux lions, car elle renforce leur contrôle sur les zones vitales.

Les lions répliquent qu’ils subissent autant que les autres et que leur fardeau est plus lourd.

Les autruches, prudentes, préfèrent s’enterrer la tête plutôt que d’affronter les clivages.

 

Dans ce jeu de suspicions, une vérité s’impose pourtant : la disette révèle le fonctionnement réel du pouvoir, ses zones d’ombre, ses complaisances, ses hésitations.

 

Elle n’est plus un phénomène naturel : elle est l’outil par lequel se mesure l’équité ou l’injustice du système.

 

L’introspection forcée : le peuple face à ses propres ambiguïtés

 

Et pourtant, malgré ces lignes politiques bien tracées, la disette agit comme un miroir. Un miroir brutal, mais nécessaire.

Car si les lions portent une grande part de responsabilité, les autres espèces ne sont pas exemptes.

 

– Les antilopes reconnaissent avoir longtemps préféré la prudence au courage politique.

– Les buffles admettent avoir accepté trop souvent des compromis douteux.

– Les hyènes concèdent que leur critique permanente masque leurs propres excès.

– Les oiseaux sages regrettent leur silence prolongé.

 

Ce moment d’introspection n’est pas anodin : il montre que le royaume ne peut se sauver en désignant un seul coupable.

La crise est systémique.

 

Un souhait, fragile mais porteur d’avenir

 

C’est alors que, lors d’une assemblée houleuse, un vieux buffle a lancé ce qui pourrait devenir la base d’un nouveau contrat social :

 

« Que chaque congénère reconnaisse sa part d’erreur avant de réclamer sa part de miel. »

 

Cette phrase, désormais répétée dans tout Ndoumbélane, sonne comme un appel à une refondation morale et politique.

Elle ne nie pas les rapports de force, mais elle propose un principe simple :

la responsabilité partagée comme préalable à la justice.

 

Car Ndoumbélane peut survivre aux sécheresses, aux prédations et aux migrations.

Ce qu’il ne peut plus supporter, c’est l’absence de lucidité politique.

La disette restera, sans doute, encore longtemps.

Mais elle peut devenir autre chose qu’un malheur.

Elle peut être le point de départ d’une gouvernance renouvelée, plus inclusive, plus transparente, plus équilibrée.

 

Un royaume ne tombe pas parce que la pluie manque.

Il tombe lorsque ses habitants cessent de croire qu’ils peuvent, ensemble, convoquer l’orage.

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