ÉDITORIAL : le droit de ne pas derailler Signé Malick Ba

ÉDITORIAL: Le droit de ne pas dérailler

 

Monsieur le Président, disons-le sans circonvolutions et sans gants : Ce n’est ni votre prérogative morale, ni une urgence nationale. Pas à ce moment précis où le mandat est encore en rodage, où la promesse est fraîche et la patience populaire déjà mise à contribution. À peine le moteur de l’État a-t-il quitté le point mort que voilà surgir des gestes, des silences et des signaux qui ressemblent furieusement à des appels du pied… à vous-même.

Car il y a ce silence. Lourd. Calculé. Et puis il y a les actes, eux, bavards, presque indiscrets. Un mutisme officiel d’un côté, une gestuelle politique de l’autre : cocktail parfait pour fabriquer de la confusion nationale. Or un pays ne se gouverne pas dans le flou artistique. Le flou, c’est bon pour les photographes, pas pour une République.

 

Ce n’est ni votre prérogative morale, ni une urgence nationale, de laisser s’installer sciemment ou par insouciance un climat où l’action publique ralentit pendant que les ambitions personnelles prennent de la vitesse. Le Sénégal n’a ni le temps ni l’énergie à gaspiller dans des manœuvres, des calculs de couloirs ou des combats de positionnement dignes d’un congrès permanent. Nous n’avons pas élu un arbitre de luttes intestines, mais un chef d’orchestre censé donner la cadence.

Le pays n’a pas besoin de signaux ambigus, encore moins de clins d’œil politiques à double fond. Il a besoin de stabilité, de lisibilité, de continuité. Gouverner, ce n’est pas laisser planer le doute comme une stratégie ; c’est trancher, clarifier, assumer.

Quelles que soient les frustrations, les divergences ou les ambitions et elles existent toujours la fonction présidentielle exige une retenue de marbre. Votre rôle n’est pas de vous positionner sur l’échiquier, mais d’empêcher la table de trembler. L’histoire est cruelle avec les chefs d’État qui confondent timing personnel et urgence nationale.

 

Oui, vous avez le droit d’avoir des ambitions. Mais ce droit-là ne saurait primer sur votre responsabilité suprême : protéger la stabilité du pays, préserver la cohésion nationale et garantir que l’action publique avance sans être prise en otage par des calculs politiques. Le reste peut attendre. Le Sénégal, non.

Vous êtes le chef de l’État, donc le chef de famille de la Nation. Et un chef de famille digne de ce nom ne déclenche pas des querelles internes quand l’orage gronde. Il ne déplace pas le pays du terrain de la gouvernance vers celui de la confrontation permanente. Il ne joue pas avec l’incertitude alors que l’effort collectif commence à peine à produire ses premières gouttes de sueur.

Vos actes dépassent votre camp. Ils engagent tout le pays, y compris ceux qui ont voté sans appartenir à votre famille politique, mais avec un espoir tenace au ventre. Votre devoir premier est de protéger le peuple, l’économie et l’État. Les règlements politiques et les ambitions personnelles peuvent attendre la fin du mandat. Le peuple, lui, n’attend pas : il observe, il compte, il juge.

 

On nous expliquera que la locomotive a quitté la gare, que les rails sont posés et qu’il serait trop tard pour actionner le frein d’urgence. C’est l’argument paresseux des renoncements commodes. Car un pays ne se mesure pas à la vitesse d’un train, mais au courage de ceux qui refusent le déraillement. Le Sénégal mérite toutes les alertes, même celles que l’on juge dérisoires, même celles que le pouvoir préfère ne pas entendre.

 

L’histoire du continent, hélas, déborde d’exemples où l’ego des dirigeants a écrasé la voix des peuples, où le pouvoir s’est longuement contemplé dans son propre reflet pendant que la rue attendait des réponses. Et à chaque fois, l’addition a été réglée par les mêmes clients captifs : les citoyens. Il vous appartient de démontrer que, cette fois, l’avertissement ne sera pas relu demain comme une prédiction.

Malick Ba

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