Quand la prison devient une extension du pouvoir
Par Malick Ba
Il faut rendre hommage au génie de notre système : réussir à transformer une prison en hub international sans jamais passer par un appel d’offres. Farba Ngom, officiellement détenu, officieusement opérateur télécom, aura prouvé qu’au Sénégal la privation de liberté relève parfois plus de la posture administrative que de la réalité pénitentiaire.
Derrière les murs, la cellule n’abritait ni silence ni discipline, mais deux téléphones portables — outils de travail indispensables pour continuer à gouverner, commercer, manœuvrer, intriguer, négocier, influencer, rassurer, menacer, et surtout rester au centre du jeu. La prison n’était qu’un décor. Le pouvoir, lui, n’a jamais été incarcéré.
Une cellule en roaming permanent
Selon les révélations du ministère de la Justice — qu’il faut bien croire, car les relevés téléphoniques ont cette vilaine habitude de ne pas voter — Farba Ngom appelait plus de pays qu’un ministre des Affaires étrangères en tournée d’adieux : Maroc, Mali, Autriche, Bangladesh, États-Unis. La cellule fonctionnait en roaming permanent.
Pendant que le citoyen ordinaire surveille son crédit téléphonique avec anxiété, le détenu VIP gérait des affaires, suivait des chantiers, organisait des flux financiers, comme si la détention n’était qu’un open space un peu plus mal ventilé. À ce niveau, ce n’est plus une simple violation du règlement pénitentiaire : c’est une démonstration de souveraineté parallèle.
Le miracle des complicités
Un tel exploit logistique ne se réalise jamais seul. Deux téléphones en prison ne tombent pas du ciel comme la pluie ou les promesses électorales. Ils passent par des mains, des regards détournés, des contrôles absents, des complicités silencieuses.
L’administration pénitentiaire, censée garder, a surtout laissé faire. Le laxisme n’est plus une faiblesse : c’est une méthode. On n’a pas seulement enfermé un homme, on a libéré un système de connivences où chacun ferme les yeux tant que le téléphone ne sonne pas trop fort.
Le carnet d’adresses du pouvoir
Le plus édifiant reste la sociologie des appels : avocats en série, anciens ministres, responsables politiques, journalistes, patrons de presse, directeurs de publication. Toute la faune de la République défilait au bout du fil.
La cellule n’était pas isolée : elle était connectée au cœur battant du pouvoir médiatico-politique. Pendant que certains s’indignaient publiquement, ils décrochaient en privé. Pendant que d’autres invoquaient l’État de droit, ils participaient à son contournement. Le téléphone n’était pas un outil de communication : c’était un révélateur.
La justice en PDF, service premium
Détail presque trop parfait pour la satire : ces téléphones auraient servi à transmettre des documents judiciaires confidentiels — procès-verbaux, pièces sensibles. La justice en PDF, livrée en cellule.
Et parce que la satire se nourrit du malaise, des contenus pornographiques et des vidéos obscènes auraient également circulé, y compris dans des échanges à caractère intime avec un avocat. À ce stade, la défense pénale frôle la défense corporelle. Le secret professionnel en nuisette.
La maladie comme argument à géométrie variable
Pendant ce temps, une partie de la presse évoquait la maladie, la fragilité, l’incompatibilité avec la détention. Une pathologie singulière, manifestement compatible avec une activité téléphonique frénétique, des centaines d’échanges et une vie numérique plus intense que celle de nombreux citoyens libres.
Ce n’est pas Farba Ngom qui était trop malade pour la prison. C’est la prison qui était trop faible pour lui. La pathologie n’était pas physique : elle était systémique.
Un scandale d’État, pas un fait divers
Ce scandale n’est pas celui d’un homme rusé ayant contourné les règles. C’est celui d’un État qui applique la loi à géométrie variable, d’une justice qui enferme les corps mais laisse circuler les réseaux, d’une presse qui s’indigne le matin et compose le numéro le soir, d’avocats qui défendent parfois le droit et parfois l’indéfendable, sans toujours voir la frontière.
La vraie question n’est donc pas de savoir combien de téléphones ont été découverts, mais combien ne l’ont jamais été. Combien de cellules servent encore de bureaux politiques. Combien de réseaux fonctionnent sous la protection d’un silence organisé.
Tant que la prison restera un simple changement d’adresse pour les puissants, tant que le téléphone primera sur la loi, tant que le laxisme sera confondu avec la paix sociale, l’État pourra bien promettre la fermeté : il continuera surtout à produire de l’impunité.
Ici, on n’a pas affaire à une faille du système.
On a affaire au système lui-même, pris la main dans le portable.
— Malick Ba
