La Coupe d’Afrique des Nations agit souvent comme un révélateur. Elle exalte les passions, décuple le sentiment d’appartenance et place chaque acteur du football face à ses responsabilités. Lors de la dernière édition, un autre corps de métier s’est retrouvé sous les projecteurs : la presse sportive sénégalaise.
Dans un contexte de compétition tendu et émotionnellement chargé, le rôle du journaliste a été soumis à une pression inhabituelle. Entre l’exigence d’informer avec rigueur et l’attente populaire d’un soutien sans réserve à l’équipe nationale, l’exercice s’est avéré périlleux. La CAN n’a pas seulement été un tournoi sportif ; elle est devenue un test grandeur nature pour l’éthique journalistique.
Au fil des matchs, et surtout après une finale controversée, l’espace médiatique s’est embrasé. Rumeurs, accusations et interprétations hâtives ont envahi les débats. Dans cette atmosphère électrique, certains journalistes ont tenté de recentrer la discussion sur les faits, en s’appuyant sur les règlements et les décisions officielles. D’autres, en revanche, ont laissé transparaître leur colère, leur frustration ou leur solidarité assumée avec l’équipe nationale.
C’est précisément là que la confusion s’est installée. Pour une partie du public, le journaliste devait devenir un rempart, un défenseur, voire un porte-voix patriotique. Toute prise de distance était perçue comme une trahison. Cette attente a créé un climat de suspicion permanent, où l’objectivité semblait incompatible avec l’amour du maillot.
La frontière entre information et engagement s’est alors dangereusement rétrécie. Dans les plateaux de télévision, à la radio ou lors des conférences de presse, le ton est parfois monté. Les questions ont perdu en neutralité, les réactions ont gagné en virulence, et l’émotion a pris le pas sur l’analyse. Pour certains observateurs, ces séquences ont marqué un glissement inquiétant vers une posture militante.
Pourtant, rappeler les principes du journalisme ne revient pas à nier la dimension humaine du métier. Les journalistes vivent les événements qu’ils couvrent, partagent la joie collective et subissent les mêmes frustrations que le reste de la population. Mais leur responsabilité commence précisément là où l’émotion menace la clarté du récit.
Le défi est d’autant plus complexe à l’ère des réseaux sociaux. Chaque mot est scruté, commenté, détourné. La pression de l’instantanéité pousse parfois à réagir avant de vérifier, à commenter avant d’analyser. Dans ce flot continu, la tentation est grande de suivre l’opinion dominante plutôt que de la questionner.
La CAN a ainsi mis en lumière une interrogation essentielle : quelle place pour le journalisme sportif dans des sociétés où le football dépasse largement le cadre du jeu ? Informer ne signifie ni applaudir systématiquement, ni attaquer par réflexe. Cela implique de raconter, d’expliquer et de contextualiser, même lorsque la vérité dérange.
Au final, cette compétition laisse une leçon claire. Le patriotisme ne se mesure pas au volume des applaudissements, mais à la capacité de préserver des institutions crédibles, y compris médiatiques. Une presse sportive respectée est celle qui sait résister à la tempête émotionnelle, sans jamais perdre de vue sa mission première : servir les faits, et non les passions.
