Alassane Ndoye rejoint Kiiraay : le syndicalisme des transports face au risque de la politisation

La sortie d’Alassane Ndoye, figure connue du syndicalisme dans le secteur des transports, annonçant son compagnonnage avec Kiiraay, mouvement proche de la mouvance présidentielle, ne passe pas inaperçue. Au-delà du choix politique personnel d’un responsable syndical, cette décision soulève une interrogation de fond : que devient la cohésion d’une corporation lorsque celui qui a longtemps porté ses revendications affiche désormais ouvertement son ancrage politique ?

Il faut d’abord rappeler un principe essentiel : un syndicaliste reste un citoyen libre de ses opinions et de ses engagements politiques. Rien ne lui interdit de soutenir un président, une coalition ou un mouvement.

Mais le problème commence lorsque l’engagement personnel du dirigeant donne le sentiment d’engager également l’organisation syndicale et l’ensemble de ses membres.

Une corporation loin d’être politiquement homogène

Les chauffeurs, transporteurs, propriétaires de véhicules, apprentis et acteurs des gares routières ne constituent pas un électorat uniforme.

Dans les gares routières interurbaines comme dans les espaces de transport urbain, les sensibilités politiques sont multiples. Certains soutiennent la mouvance présidentielle, d’autres se reconnaissent dans l’opposition, tandis que beaucoup restent simplement préoccupés par leurs conditions de travail, leurs revenus, la fiscalité, le prix du carburant, les contrôles, les conditions de circulation et la réglementation du secteur.

C’est précisément cette diversité qui impose au syndicalisme de préserver son indépendance.

Le risque d’une fracture silencieuse

L’engagement politique assumé d’un dirigeant syndical peut progressivement installer une suspicion dans la base.

Un chauffeur qui ne partage pas les mêmes convictions peut-il encore considérer son syndicat comme un espace neutre de défense de ses intérêts ?

Lorsqu’une prochaine grève, une négociation avec le gouvernement ou une revendication collective sera engagée, certains pourraient se demander si la position défendue est réellement celle de la corporation ou si elle tient compte de considérations politiques.

La confiance syndicale repose sur une conviction simple : le syndicat appartient aux travailleurs, pas à un parti politique.

Si cette confiance se fissure, les conséquences peuvent être importantes : multiplication des structures concurrentes, contestation du leadership, divisions dans les gares routières et affaiblissement de la capacité de mobilisation collective.

Des gares routières qui pourraient devenir des terrains politiques

Le secteur du transport est déjà marqué par de nombreuses tensions professionnelles.

Y introduire durablement la compétition politique pourrait avoir des effets particulièrement sensibles. Dans certaines gares, les appartenances politiques pourraient finir par devenir un nouveau critère de regroupement, au détriment de la solidarité professionnelle.

On pourrait alors voir apparaître des clivages entre « ceux du pouvoir » et « ceux de l’opposition », alors que le véritable combat devrait rester celui de l’amélioration des conditions de travail et de la défense des intérêts des transporteurs.

Une gare routière doit être un lieu de travail et de service, pas une permanence politique.

Le syndicaliste face à son nouveau défi

Alassane Ndoye se retrouve ainsi face à une responsabilité particulière.

Son engagement politique est légitime. Mais sa crédibilité syndicale dépendra désormais de sa capacité à démontrer que son choix politique personnel ne remet pas en cause son devoir de défendre tous les chauffeurs et transporteurs, y compris ceux qui ne partagent pas ses convictions.

C’est là que se trouve le véritable test.

Car un syndicaliste peut accompagner le pouvoir sans devenir son relais. Il peut dialoguer avec l’État sans perdre son indépendance. Il peut avoir une préférence politique sans transformer son organisation en structure électorale.

La ligne rouge

La question n’est donc pas de savoir si Alassane Ndoye a le droit de faire de la politique.

Il en a parfaitement le droit.

La vraie question est de savoir si le syndicalisme qu’il incarne conservera suffisamment d’indépendance pour continuer à fédérer une corporation politiquement diverse.

Le secteur des transports a besoin de syndicats forts, représentatifs et capables de parler au pouvoir comme à l’opposition lorsqu’il s’agit de défendre les intérêts des travailleurs.

La politique peut diviser les électeurs. Le syndicalisme, lui, devrait unir les travailleurs.

Le défi pour Alassane Ndoye sera donc de prouver que son engagement auprès de Kiiraay ne transformera pas une voix syndicale connue en une voix politique de plus.

Car lorsque le syndicat devient politique, le premier risque n’est pas seulement de perdre une bataille électorale.

C’est de perdre la confiance de sa propre base.

Mamadou Camara, Journaliste

Camou Communication

Kaolack

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