Fonds d’aide à la presse : pour une concertation élargie avec les professionnels des médias

Monsieur le Président de la République,

Monsieur le Ministre de la Communication,

La presse occupe une place essentielle dans la préservation, la consolidation et la défense des acquis démocratiques de notre pays. Elle constitue également un instrument majeur d’information, d’éducation citoyenne et d’accompagnement des institutions de la République.

Vous n’ignorez sans doute pas que notre corporation regroupe des journalistes professionnels, formés dans des écoles et instituts de communication reconnus, dont l’expérience et le professionnalisme sont largement établis. Je me permets de citer, à titre d’exemple, des confrères tels que Charles Faye, Ibrahima Benjamin Diagne, Bacary Domingo Mané, Boubacar Kambel Dieng, entre autres, qu’ils veuillent bien m’excuser de les mentionner sans les en avoir préalablement informés.

Ces professionnels sont suivis, écoutés et lus en raison de nombreuses années consacrées à l’exercice rigoureux de leur métier. Ils ont développé une expertise qui dépasse largement la simple collecte et diffusion de l’information.

Aide à la presse : un soutien devant bénéficier effectivement aux professionnels

Lorsqu’il est question d’aide à la presse, il s’agit nécessairement d’un mécanisme de soutien, de « ndimbalé », destiné notamment à des professionnels qui exercent, pour certains, dans des conditions particulièrement difficiles.

Toutefois, si l’objectif est réellement d’accompagner les entreprises et acteurs du secteur, il convient de veiller à ce que les conditions d’accès aux financements publics demeurent réalistes et adaptées aux réalités du terrain.

Aujourd’hui, les critères administratifs et professionnels exigés peuvent s’avérer particulièrement contraignants pour de nombreux responsables de sites d’information, de médias en ligne ou de structures audiovisuelles.

À titre d’exemple, l’obligation de recruter au moins deux journalistes, de formaliser des contrats de travail et de satisfaire à diverses exigences administratives auprès de l’IPRES et de l’Inspection du travail peut constituer un obstacle majeur pour des structures disposant de ressources financières limitées.

Dès lors, une question essentielle se pose : comment soutenir efficacement des médias fragiles si les conditions d’accès à l’aide publique correspondent précisément aux exigences qu’ils peinent le plus à satisfaire ?

Pour ma part, je tiens à être clair : je ne souhaite pas engager une structure dans des obligations financières et administratives qu’elle ne serait pas en mesure d’assumer durablement, uniquement dans le but de bénéficier d’un fonds public.

Un contrat de travail constitue un engagement sérieux, impliquant des responsabilités à la fois envers le journaliste, les organismes sociaux et l’administration. Il convient d’éviter d’inciter des structures fragiles à contracter des engagements qu’elles risqueraient de ne plus pouvoir honorer à moyen terme.

Le journalisme, une vocation avant d’être une activité lucrative

Il existe encore, dans notre pays, des journalistes et communicants qui exercent leur métier par passion et par attachement au Sénégal.

Certains continuent de produire et de diffuser de l’information sans disposer de partenaires solides ni de moyens financiers conséquents.

 

Ils le font parce qu’ils estiment que leur expérience peut contribuer à éclairer les citoyens, à accompagner les institutions et à enrichir le débat public.

 

D’autres auraient pu abandonner depuis longtemps ou exploiter différemment leur notoriété. Ils ont néanmoins choisi de préserver leur intégrité et de travailler avec rigueur.

Cette réalité mérite également d’être prise en compte dans toute réflexion relative à l’avenir de l’aide à la presse.

Préserver la place des professionnels expérimentés

 

Il est par ailleurs regrettable de constater que, dans certains espaces médiatiques, la parole de professionnels expérimentés tend parfois à être reléguée au second plan au profit de personnalités issues des réseaux sociaux.

 

Les influenceurs et créateurs de contenus ont naturellement leur place dans l’écosystème médiatique contemporain. Toutefois, leur émergence ne doit pas conduire à marginaliser les journalistes formés et expérimentés, capables de traiter des sujets complexes.

 

Les questions de géopolitique, d’économie, d’agriculture, de politiques publiques, de finances publiques, de décentralisation ou encore de gouvernance exigent des compétences spécifiques, une solide culture journalistique et une maîtrise approfondie des dossiers.

 

La popularité sur des plateformes comme TikTok ou Facebook ne saurait, à elle seule, se substituer à cette expertise.

 

Il ne s’agit donc pas d’opposer journalistes et influenceurs, mais de reconnaître la spécificité de chaque métier et de valoriser le professionnalisme.

 

L’importance d’une écoute des anciens

 

Monsieur le Président de la République,

Monsieur le Ministre,

 

Je me permets de vous suggérer humblement d’ouvrir de larges concertations avec les journalistes professionnels, les anciens de la corporation, les responsables de médias et les acteurs de la presse en ligne.

Ces échanges permettraient de mieux appréhender les réalités du secteur et d’identifier des mécanismes de soutien plus adaptés.

Vous y trouverez des femmes et des hommes ayant couvert plusieurs régimes, élections et crises, et disposant d’une connaissance approfondie des défis auxquels la presse sénégalaise est confrontée.

Leur expertise pourrait également être précieuse dans de nombreux domaines d’intérêt national.

Dans le secteur agricole, par exemple, certains journalistes maîtrisent les enjeux liés à la distribution des semences, aux intrants, à la commercialisation des productions et aux préoccupations des producteurs.

 

Dans les domaines économiques, sociaux, territoriaux ou institutionnels, la presse professionnelle dispose également de compétences susceptibles d’apporter une contribution significative.

Soutenir la presse sans la fragiliser

L’aide publique à la presse ne devrait pas être perçue uniquement comme une récompense accordée sur la base de critères administratifs.

 

Elle doit également être envisagée comme un investissement stratégique dans l’information, la démocratie et la citoyenneté.

 

Il serait ainsi pertinent de réfléchir à des mécanismes diversifiés : accompagnement des petites structures, soutien à la production de contenus d’intérêt public, renforcement des capacités, formation continue, appui technique et numérique, accès aux équipements et dispositifs de financement adaptés à la taille réelle des médias.

 

L’objectif doit être de permettre aux professionnels de travailler dans des conditions viables, sans être contraints à des engagements disproportionnés.

La dignité professionnelle avant tout

Si certains journalistes avaient choisi ce métier dans une logique purement lucrative, ils auraient sans doute adopté d’autres trajectoires.

 

Cependant, beaucoup ont fait le choix de la dignité, de l’intégrité et du service public de l’information.

Ils ont accompagné les institutions, donné la parole aux citoyens, relayé les préoccupations des populations et contribué au fonctionnement démocratique du pays.

Aujourd’hui encore, malgré les difficultés, ils poursuivent cet engagement.

Il serait regrettable que des professionnels expérimentés soient progressivement découragés en raison de dispositifs d’aide insuffisamment adaptés à leurs réalités.

Pour une réforme concertée de l’aide à la presse

 

Monsieur le Président de la République,

Monsieur le Ministre de la Communication,

L’initiative visant à soutenir la presse est louable. Elle gagnerait toutefois à s’inscrire dans une démarche de concertation large, inclusive et structurée.

 

Il est essentiel d’écouter les professionnels, les anciens, les responsables de grandes et de petites structures, ainsi que les acteurs de la presse numérique.

 

Il est également important de prendre en compte ceux qui continuent d’exercer leur métier avec des moyens limités, mais avec une conviction intacte quant à la valeur du journalisme.

 

De ces échanges pourraient émerger des solutions plus adaptées et plus efficaces.

 

Soutenir la presse ne consiste pas uniquement à distribuer des financements. Il s’agit aussi de créer un environnement propice à l’exercice d’un journalisme responsable, indépendant et durable.

 

Le Sénégal dispose d’une génération de journalistes expérimentés dont l’expertise constitue un atout précieux. Il serait regrettable de ne pas en tirer pleinement profit au service de la République.

 

Le journalisme demeure avant tout une vocation. Lorsqu’il est porté par la compétence, l’expérience et le sens du devoir, il devient un levier essentiel pour le développement du pays.

 

Monsieur le Président de la République, Monsieur le Ministre, il est temps d’ouvrir pleinement l’espace de la concertation.

 

Autour d’une même table, anciens et jeunes professionnels pourront échanger, proposer et contribuer à la mise en place d’un dispositif d’aide à la presse plus inclusif, plus réaliste et plus efficace.

 

Le Sénégal y gagnera.

La presse y gagnera.

La démocratie y gagnera.

 

Mamadou Camara

Journaliste / Communicant

Diplômé en Master

Kaolack

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