
Photos archivesLe Professeur Cheikh Tahirou Doucouré, un grand homme qui a marqué son époque sur les plans diplomatique et religieux
Le Professeur Cheikh Tahirou Doucouré fut une grande figure intellectuelle, religieuse et diplomatique qui a profondément marqué son époque par son parcours exceptionnel et ses nombreuses rencontres avec de grandes personnalités de son temps.
Voici quelques archives témoignant de son riche parcours et de ses relations avec d’éminentes figures religieuses et politiques, notamment Chérif Zoubeir, petit-fils de Cheikh Ahmed Tijani Chérif à Fès, Baye Niass, El Hadj Abdoul Aziz Dabakh, Seydou Nourou Tall, ainsi que les présidents Habib Bourguiba et Léopold Sédar Senghor.
À travers ces archives, c’est une partie de l’histoire religieuse, diplomatique et intellectuelle du Sénégal et de l’Afrique qui se révèle, à travers le parcours d’un homme dont l’influence a largement dépassé son époque.
Acceuil Mame Abdou Aziz Dabakh au port de Dakar lors de son retour de la Mecque.
Il est des hommes dont la disparition ne constitue pas seulement un deuil familial ou confrérique. Elle laisse une empreinte dans la mémoire collective d’un pays. Cheikh Tahirou Doucouré, rappelé à Dieu le 28 avril 2024 à Dakar, à l’âge de 97 ans, appartient incontestablement à cette catégorie.
Érudit islamique, enseignant, guide religieux, homme de culture et figure majeure de la communauté hamalliste, le défunt Khalife général de Malicounda aura traversé près d’un siècle d’histoire religieuse et institutionnelle du Sénégal avec une singularité rare : celle d’un homme capable de se mouvoir entre les univers du savoir islamique, de la spiritualité, du dialogue interreligieux, de la politique et des relations avec le monde arabe.
Un homme de science formé dans la tradition de Cheikh Hamallah
Né à Malicounda Bambara en 1927, Cheikh Tahirou Doucouré fut confié très jeune par son père, Fodiyé Boulamba Doucouré, à Chérif Hamallah, figure fondatrice du courant hamalliste. Il grandit ainsi à Nioro du Sahel, dans l’actuel Mali, où il reçut une formation religieuse et intellectuelle qui allait profondément façonner son parcours.
Son érudition dépassait largement le seul champ des sciences islamiques. Plusieurs témoignages rapportent qu’il maîtrisait l’arabe, le français et l’anglais, en plus d’une solide connaissance des disciplines religieuses. Cette ouverture linguistique et intellectuelle contribua certainement à faire de lui l’une des figures religieuses sénégalaises les plus originales de sa génération.
Ses connaissances en sciences islamiques étaient particulièrement reconnues. Des témoignages publiés de son vivant soulignent également l’importance de ses écrits et de ses enseignements, notamment dans le domaine du droit musulman selon l’école malikite.
Léopold Sédar Senghor : une rencontre qui changea le destin d’un jeune érudit
L’une des pages les plus singulières de son parcours demeure sa relation avec Léopold Sédar Senghor, premier président de la République du Sénégal.
Le jeune érudit de Malicounda fut remarqué pour son intelligence, son ouverture d’esprit et sa maîtrise de la langue arabe. Des témoignages rapportent que Senghor lui accorda une grande confiance et qu’il devint l’un de ses collaborateurs dans les premières années de la République. Il exerça notamment des responsabilités liées aux affaires religieuses et participa aux échanges entre le pouvoir politique et les différentes communautés religieuses.
En novembre 1962, Cheikh Tahirou Doucouré devint, selon plusieurs sources, le premier membre d’une famille religieuse sénégalaise à être nommé ministre chargé des Affaires religieuses. Une nomination historique qui illustre la place particulière qu’il occupait déjà dans le dispositif de dialogue entre l’État et les autorités religieuses.
Cette responsabilité institutionnelle ne fit pas de lui un homme éloigné de la religion. Au contraire, son parcours témoigne d’une volonté de faire du savoir religieux un instrument de dialogue, de compréhension et de cohésion nationale.
Le trait d’union entre Senghor et les foyers religieux
Cheikh Tahirou Doucouré occupa une position particulière dans le Sénégal de Senghor : celle d’un intermédiaire entre le pouvoir politique et les grandes familles religieuses.
Il entretenait des relations avec plusieurs grandes figures de l’islam sénégalais, parmi lesquelles Mame Abdou Aziz Sy Dabakh, Baye Niasse, Serigne Fallou Mbacké et Serigne Cheikh Tidiane Sy Al Makhtoum. Son ouverture allait également au-delà des frontières confrériques et religieuses, puisqu’il était présenté comme un interlocuteur apprécié aussi dans les milieux chrétiens.
Cette capacité à dialoguer avec les différentes familles religieuses constituait l’une de ses grandes forces. Dans un Sénégal où les confréries occupent une place centrale dans la vie sociale et spirituelle, il représentait une passerelle entre des univers parfois différents mais profondément attachés à la paix et à la stabilité du pays.
Un érudit ouvert au monde arabe
L’autre dimension remarquable de son parcours est son rapport au monde arabe et musulman.
Sa parfaite maîtrise de l’arabe et sa connaissance approfondie des sciences islamiques lui avaient permis d’être reconnu au-delà des frontières sénégalaises. Des témoignages rapportent notamment que le roi Hassan II du Maroc avait lui-même apprécié son niveau de connaissance de la langue arabe et des sciences islamiques, ce qui aurait renforcé la confiance que Senghor plaçait en lui.
Son parcours doit ainsi être replacé dans une période où le Sénégal indépendant cherchait à consolider ses relations avec les pays arabes et avec l’ensemble de la communauté musulmane internationale.
Cette ouverture internationale faisait de Cheikh Tahirou Doucouré bien plus qu’un guide religieux local : il incarnait une génération d’intellectuels musulmans capables de dialoguer avec les responsables politiques, les universitaires, les dignitaires religieux et les grandes personnalités du monde musulman.
L’islam dans les médias : une autre bataille menée par le professeur
Son passage aux affaires religieuses aurait également laissé une trace importante dans l’histoire de la présence de l’islam dans les médias sénégalais.
À une époque où la RTS constituait pratiquement le principal média audiovisuel national, de jeunes diplômés en sciences islamiques, parmi lesquels le futur imam Moustapha Guèye, auraient sollicité son intervention pour obtenir un espace d’expression religieuse.
Selon les témoignages rapportés, Cheikh Tahirou Doucouré porta cette demande auprès de Senghor, qui donna son accord. C’est dans ce contexte que furent lancées des émissions religieuses telles que « Kaddu l’Islam » et « Tontu Bataxal », contribuant à installer durablement l’enseignement et la prédication islamiques dans l’espace audiovisuel sénégalais.
Malicounda, sanctuaire spirituel et héritage hamalliste
Mais malgré ses responsabilités institutionnelles, ses relations avec les grands dignitaires et son ouverture internationale, Cheikh Tahirou Doucouré demeura profondément attaché à Malicounda, son terroir et son sanctuaire spirituel.
Chaque année, la cité accueillait de nombreux fidèles venus célébrer la naissance du Prophète Mouhamed (PSL). La manifestation religieuse drainait des milliers de musulmans et contribuait à faire de Malicounda un important foyer du hamallisme au Sénégal.
Le professeur se rendait également à Nioro du Sahel, foyer historique du hamallisme, pour maintenir le lien spirituel avec cette tradition dont il avait été l’un des héritiers majeurs au Sénégal.
Un héritage qui dépasse les frontières d’une confrérie
Réduire Cheikh Tahirou Doucouré à la seule dimension hamalliste serait donc réducteur.
Il fut à la fois un homme de foi, un homme de science, un homme d’État et un homme de dialogue.
Son parcours raconte une partie de l’histoire du Sénégal : celle d’une République naissante cherchant à construire ses rapports avec les autorités religieuses ; celle des grandes familles confrériques dialoguant avec l’État ; celle d’un islam sénégalais ouvert sur le monde arabe ; celle enfin d’une génération d’érudits qui considéraient le savoir comme un instrument de paix et de cohésion.
Sa proximité avec Senghor, ses relations avec les grandes figures religieuses de son époque, son ouverture vers le monde arabe et son action en faveur de l’expression islamique dans les médias font de lui une personnalité dont la trajectoire mérite d’être davantage documentée par les historiens.
Cheikh Tahirou Doucouré n’est plus. Mais Malicounda, le hamallisme et, plus largement, le patrimoine religieux et intellectuel du Sénégal portent encore les traces de son passage.
À l’heure où disparaissent progressivement les grandes mémoires vivantes du Sénégal religieux, son parcours rappelle une évidence : une nation ne se construit pas seulement avec ses hommes politiques et ses institutions ; elle se construit aussi avec ses érudits, ses guides spirituels et ceux qui savent faire dialoguer la foi, la connaissance et la République.
Mamadou Camara-Journaliste
Camou Communication
Kaolack
