L’histoire politique du Sénégal montre que les électeurs sanctionnent rarement les erreurs de gestion autant qu’ils sanctionnent les ruptures de confiance.
Près de 60 % des électeurs sénégalais ne sont durablement attachés à aucun parti politique. Leur vote repose avant tout sur la confiance accordée à une personnalité, à sa parole et à sa cohérence. Cette réalité a façonné de nombreuses alternances politiques depuis plusieurs décennies.
L’élection présidentielle de 2000 en est une illustration marquante. Au premier tour, Abdou Diouf était arrivé en tête avec 41 % des suffrages, devant Abdoulaye Wade (31 %), Moustapha Niasse (16 %) et Djibo Ka (7 %). Entre les deux tours, l’ensemble des candidats de l’opposition avait choisi de soutenir Wade, à l’exception de Djibo Ka, qui s’était rangé derrière Diouf. Une décision qui lui coûtera politiquement très cher. Une grande partie de son électorat s’en détournera, amorçant le déclin de son influence nationale.
Quelques années plus tard, Idrissa Seck connaîtra une trajectoire comparable. Après sa rupture avec Abdoulaye Wade, il s’impose comme le principal opposant au régime lors de la présidentielle de 2007. Beaucoup de Sénégalais voient alors en lui une alternative crédible, estimant qu’il a été injustement traité par son ancien mentor. Cependant, lorsqu’il se rapproche à nouveau de Wade, une partie importante de ses soutiens lui retire sa confiance. Pour de nombreux électeurs, la constance demeure une valeur essentielle en politique.
Abdoulaye Wade lui-même sera confronté à cette réalité en 2012. Après avoir laissé entendre qu’il limiterait son exercice du pouvoir à deux mandats, sa candidature à un troisième mandat est perçue par une partie de l’opinion comme une remise en cause de ses engagements. Cette perception contribue largement à sa défaite face à Macky Sall.
Une fois au pouvoir, Macky Sall sera à son tour confronté à la question de la crédibilité politique. La promesse de réduire la durée du mandat présidentiel de sept à cinq ans ne sera finalement pas appliquée à son propre mandat. Malgré sa réélection dès le premier tour en 2019, son pouvoir se fragilise progressivement tandis qu’Ousmane Sonko s’impose comme la principale figure de l’opposition.
Lorsque les tensions politiques atteignent leur paroxysme, Sonko adopte une position qui marque les esprits. Alors que certains appellent à un renversement du régime, il demande à ses partisans de respecter le mandat présidentiel et d’attendre l’échéance électorale pour provoquer l’alternance.
Cette stratégie contribue à renforcer sa crédibilité. Sous son impulsion, la coalition Yewwi Askan Wi remporte la plupart des grandes villes lors des élections locales puis réalise une percée majeure aux législatives. Le pouvoir conserve une majorité extrêmement fragile, dépendante notamment du soutien de Pape Diop.
Par la suite, Sonko traverse une période particulièrement difficile. Arrestations de proches, procédures judiciaires, blocus de son domicile et emprisonnement rythment son parcours politique. Dans ces moments critiques, plusieurs alliés prennent leurs distances. Barthélemy Dias, Khalifa Sall et le PDS suivent chacun leur propre trajectoire politique, alimentant chez les partisans de Sonko le sentiment d’une série de désengagements successifs.
Anticipant les risques liés à son propre avenir politique, Sonko prépare sa succession en faisant valider plusieurs candidatures potentielles avant de porter son choix sur Bassirou Diomaye Faye.
Le résultat est spectaculaire. Lors de la présidentielle de 2024, Bassirou Diomaye Faye est élu dès le premier tour, tandis que plusieurs figures politiques historiques enregistrent des scores particulièrement faibles. Pour beaucoup d’électeurs, cette victoire est alors perçue comme celle d’un projet politique incarné par Sonko et porté par le PASTEF.
Après son accession à la présidence, Diomaye Faye choisit Ousmane Sonko comme Premier ministre. Plus tard, confronté à une Assemblée nationale qui ne lui est pas favorable, il décide de la dissoudre. Lors des législatives qui suivent, il adopte cependant une posture plus institutionnelle et s’implique peu dans la campagne. Sur le terrain, la mobilisation est essentiellement assurée par Sonko et les structures du PASTEF, qui obtiennent une majorité écrasante avec 130 députés sur 165.
Cette victoire s’explique aussi par un choix stratégique majeur. Craignant la répétition des ruptures observées dans le passé, Sonko refuse l’idée d’une coalition électorale élargie autour d’une bannière personnelle du président et privilégie des candidatures exclusivement issues du PASTEF. Cette décision permet aujourd’hui au parti de conserver une forte cohésion parlementaire, la législation limitant les possibilités de changement d’appartenance politique des députés.
C’est dans ce contexte que se pose désormais la question centrale de l’avenir politique de Bassirou Diomaye Faye.
Si une part significative de l’opinion venait à considérer qu’il s’est éloigné du projet qui l’a porté au pouvoir, qu’il a pris ses distances avec le PASTEF ou qu’il n’a pas respecté certaines attentes de ses électeurs, les conséquences électorales pourraient être importantes. L’histoire politique sénégalaise montre en effet que les électeurs accordent une grande valeur à la fidélité aux engagements et aux alliances fondatrices.
La véritable interrogation est donc la suivante : un président élu grâce à la dynamique d’un parti devenu majoritaire peut-il durablement préserver son influence politique s’il s’éloigne progressivement de cette base militante et de ce projet initial ?
Certains considèrent que Bassirou Diomaye Faye prépare une stratégie de long terme encore mal comprise. D’autres estiment au contraire qu’il prend le risque d’une rupture avec les forces qui ont rendu sa victoire possible.
L’avenir dira s’il s’agit d’un calcul politique visionnaire ou d’une erreur stratégique majeure. Mais une chose paraît certaine : dans un pays où la confiance électorale est un capital précieux et fragile, toute impression de rupture avec la parole donnée ou avec les engagements fondateurs peut avoir un coût politique considérable.
