Au Sénégal, les alternances politiques ont souvent révélé un phénomène devenu presque familier : au lendemain de la perte du pouvoir par un régime, certains responsables qui hier encore affichaient une fidélité sans faille à leur mentor prennent leurs distances, créent des mouvements politiques et se mettent progressivement à regarder vers une nouvelle destination.
Le constat est là. Du Parti socialiste (PS) au Parti démocratique sénégalais (PDS), en passant par l’Alliance pour la République (APR) et aujourd’hui PASTEF, l’histoire politique sénégalaise offre de nombreux exemples de ces recompositions.
Du PS au PDS : les premières grandes recompositions
Après plusieurs décennies de domination du Parti socialiste, l’alternance de 2000 avec l’arrivée d’Abdoulaye Wade au pouvoir a profondément bouleversé le paysage politique. Des responsables autrefois proches du pouvoir socialiste ont rejoint ou soutenu le nouveau régime, tandis que d’autres ont créé des structures politiques ou des mouvements pour négocier leur nouvelle place dans le jeu politique.
Le même scénario s’est reproduit, sous des formes différentes, après 2012.
Après Wade, la naissance d’une nouvelle galaxie autour de l’APR
La victoire de Macky Sall en 2012 a entraîné une nouvelle redistribution des cartes. L’APR et la coalition Benno Bokk Yaakaar ont progressivement accueilli d’anciens responsables venus d’horizons politiques divers.
Au fil des années, des mouvements de soutien à Macky Sall ont fleuri dans les régions et les collectivités locales. Pour certains responsables, ces structures constituaient un véritable instrument de mobilisation politique. Pour d’autres, elles ont parfois ressemblé à des passerelles permettant de se rapprocher du pouvoir.
Mais après la défaite de l’APR à la présidentielle de 2024, le mouvement inverse a commencé à apparaître : des responsables qui avaient longtemps défendu le régime sortant ont pris leurs distances, créé de nouvelles plateformes ou réorienté leur discours.
PASTEF : l’alternance change encore les positions
L’arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye et de la coalition portée par PASTEF a ouvert une nouvelle séquence politique.
Comme lors des alternances précédentes, le nouveau pouvoir attire des soutiens. Certains viennent naturellement de formations alliées ou de la société civile. D’autres responsables, issus de l’ancien système politique, cherchent également à se repositionner.
Et déjà, une question mérite d’être posée : combien de nouveaux mouvements de soutien verront le jour autour du pouvoir actuel et combien de leurs initiateurs resteront fidèles lorsque le rapport de forces changera ?
Le mouvement de soutien : conviction ou stratégie ?
Créer un mouvement politique n’est évidemment pas en soi condamnable. Dans une démocratie, chaque citoyen est libre de s’organiser, de défendre ses convictions et de soutenir un projet politique.
Le problème apparaît lorsque le mouvement devient un simple véhicule de repositionnement personnel.
Hier, on chantait les louanges d’un président. Aujourd’hui, on explique que ce même président appartient au passé. Hier, on défendait bec et ongles les orientations d’un régime. Aujourd’hui, on découvre soudainement ses erreurs.
Dans certains cas, la création d’un mouvement ressemble alors à une démission politique sans lettre de démission : on ne quitte pas officiellement son ancien camp, mais on construit progressivement une nouvelle maison politique.
C’est une manière habile de préparer son avenir.
Le phénomène « Kiraay » et la multiplication des plateformes
La nouvelle période politique sénégalaise n’échappe pas à cette logique. Autour des formations et des figures politiques apparaissent des mouvements, plateformes, collectifs et cadres de soutien qui cherchent à occuper l’espace.
Le phénomène « Kiraay », comme d’autres initiatives politiques apparues ou réactivées dans le débat public, participe à cette multiplication des structures.
Mais derrière cette prolifération se pose une interrogation fondamentale : sommes-nous face à de véritables projets politiques ou simplement à des véhicules destinés à accompagner les prochains rapports de force ?
Une démocratie fragilisée par la transhumance
Cette pratique n’est pas sans conséquence sur la démocratie sénégalaise.
La première conséquence est la dévalorisation de la parole politique. Lorsqu’un responsable change régulièrement de camp sans expliquer clairement les raisons idéologiques ou programmatiques de son choix, le citoyen finit par ne plus savoir ce qui relève de la conviction et ce qui relève du calcul.
La deuxième conséquence est la personnalisation excessive de la politique. Au lieu de s’attacher aux programmes, aux idées et aux institutions, certains électeurs sont invités à suivre des hommes et leurs mouvements.
La troisième est la perte de confiance des citoyens. Celui qui vote pour un projet peut légitimement se sentir trahi lorsque les responsables qui défendaient ce projet hier rejoignent demain son principal adversaire.
Enfin, cette logique entretient une conception dangereuse de la politique : être avec le pouvoir lorsqu’il est puissant et s’en éloigner lorsqu’il devient faible.
Il faut changer de culture politique
Le Sénégal a besoin d’une nouvelle culture politique.
Une culture où l’on peut quitter un parti sans honte, mais en expliquant clairement pourquoi. Une culture où l’on peut rejoindre une autre formation sans être accusé automatiquement de trahison, à condition d’assumer publiquement son choix.
La mobilité politique n’est pas nécessairement mauvaise. La transhumance opportuniste, elle, devient préoccupante lorsqu’elle transforme la politique en marché de positions.
Le véritable responsable politique devrait pouvoir rester fidèle à ses convictions même lorsqu’il se trouve dans l’opposition, comme il devrait être capable de critiquer son propre camp lorsqu’il commet une erreur.
Car une démocratie solide ne se construit pas avec des hommes qui changent de veste à chaque alternance.
Elle se construit avec des citoyens, des militants et des responsables capables de dire :
« Hier j’étais avec vous pour telle raison. Aujourd’hui je vous quitte pour telle autre. Et demain, quel que soit le pouvoir en place, je resterai fidèle à mes convictions. »
C’est peut-être cela, finalement, le véritable défi de la démocratie sénégalaise : passer d’une politique de fidélités personnelles à une politique de convictions.
Mamadou Camara-Journaliste
Camou Communication
Kaolack
