La polémique autour de la transhumance des maires révèle moins un débat de principes qu’un nouvel épisode du duel politique entre le Président Bassirou Diomaye Faye et son ancien Premier ministre, Ousmane Sonko. Après le ralliement de plusieurs maires à KIIRAAY, un député de Pastef annonce le dépôt imminent d’une proposition de loi visant à retirer le mandat de tout maire qui change de parti. En réaction, des cadres de KIIRAAY dénoncent une dérive antidémocratique et une confiscation du choix des électeurs. Pourtant, les deux camps défendent des positions à géométrie variable.
Si la Constitution prévoit qu’un député perde son mandat lorsqu’il rompt avec le parti sous la bannière duquel il a été élu, le même principe devrait logiquement s’appliquer aux maires et aux présidents de conseil départemental. Un mandat local n’est pas le fruit d’une aventure individuelle ; il résulte d’un investissement collectif porté par un parti politique.
Avant même qu’un candidat puisse solliciter les suffrages des électeurs, son parti doit remplir plusieurs obligations légales et financières. Il lui appartient notamment de déposer une caution de 15 millions de FCFA pour les communes et de 15 millions de FCFA pour les conseils départementaux, de déposer également son récépissé auprès du ministère chargé des Élections afin d’être autorisé à participer aux élections locales, d’investir ses candidats, de financer et d’animer la campagne électorale, de mobiliser ses militants et ses électeurs, puis d’assurer toute l’organisation logistique du scrutin. Ce sont les partis politiques qui créent les conditions de l’élection de leurs candidats ; ils ne se contentent pas d’apposer une étiquette sur un bulletin de vote.
Dans ces conditions, soutenir qu’un élu peut conserver un mandat obtenu grâce aux moyens humains, financiers, juridiques et organisationnels de son parti tout en l’abandonnant ensuite pour rejoindre une autre formation politique revient à privatiser un mandat qui est, par essence, le fruit d’un engagement collectif. La thèse défendue aujourd’hui par certains cadres de KIIRAAY est donc difficilement conciliable avec la logique même du système représentatif.
Mais Pastef n’est pas davantage en position de donner des leçons de cohérence, de moralisation et d’éthique politique. Depuis son arrivée à l’Assemblée nationale en 2024, la transhumance des élus locaux est une réalité connue. Pourtant, jamais ce groupe parlementaire n’avait jugé nécessaire de proposer une réforme pour y mettre fin.
Pourquoi cette soudaine urgence aujourd’hui ?
Parce qu’après avoir vu plusieurs maires de l’APR rejoindre KIIRAAY, les dirigeants de Pastef semblent craindre que cette dynamique ne gagne leurs propres élus locaux. Ils redoutent manifestement une véritable OPA politique du Président Bassirou Diomaye Faye sur les collectivités territoriales, susceptible d’affaiblir l’ancrage local de Pastef et, à terme, d’ébranler les fondements mêmes du parti.
La proposition de loi annoncée apparaît ainsi moins comme une réforme de principe que comme une réaction défensive destinée à stopper cette hémorragie politique avant qu’elle ne s’étende aux élus locaux de Pastef.
● Au fond, chaque camp défend le principe qui sert ses intérêts du moment. KIIRAAY invoque aujourd’hui la liberté de choix des élus parce que ce nouveau parti bénéficie des ralliements.
● Pastef découvre soudain les vertus de la fidélité partisane parce qu’il craint d’en être la principale victime. Les principes deviennent variables, alors qu’ils devraient être permanents.
Les véritables perdants sont les Sénégalais. Pendant que les deux pôles du pouvoir, (exécutif et législatif), se livrent une bataille d’influence autour des collectivités territoriales, les préoccupations essentielles des citoyens demeurent sans réponse : l’emploi des jeunes, le pouvoir d’achat des gorgorlous, les insuffisances et les manquements des services publics, la justice sociale et les nombreuses promesses formulées depuis l’alternance de mars 2024.
Une démocratie solide ne peut reposer sur des principes à géométrie variable. Si la transhumance est contraire à l’éthique démocratique, elle doit l’être pour tous, en toutes circonstances, et non seulement lorsqu’elle menace les intérêts d’un camp politique.
Abdoulaye Gallo Diao
Membre du Bureau politique du Parti socialiste
Secrétaire national adjoint chargé des TIC.
